Cinq clés pour comprendre l’Année de la miséricorde (La Croix, 8/12/15)

Publié le : 8 décembre 2015

Aux yeux du pape François, le Jubilé extraordinaire de la miséricorde doit servir de chemin de « conversion spirituelle » pour son Église en réforme.

1/Pourquoi un Jubilé de la miséricorde ?

Le pape François avait créé la surprise le 13 mars 2015, en annonçant un Jubilé extraordinaire de la miséricorde au deuxième anniversaire de son pontificat. Le pape veut une Église miséricordieuse, c’est-à-dire témoin de la miséricorde de Dieu pour le monde et, pour cela, il encourage chaque chrétien à cultiver en soi cette attitude du cœur. « C’est un chemin qui commence par une conversion spirituelle ; et nous devons faire ce chemin », expliquait-il.
Premier à entamer cette démarche, il franchit mardi 8 décembre la porte sainte de la basilique Saint-Pierre à Rome (en présence du pape émérite Benoît XVI), même s’il a symboliquement ouvert en premier lieu celle de Bangui, la capitale centrafricaine, le 29 novembre.
Les évêques du monde entier ouvriront à leur tour des portes saintes dans leurs diocèses, ce dimanche. Toute l’année jusqu’au 20 novembre 2016, les catholiques seront invités à les passer, dans une démarche de pénitence et de rapprochement avec le Christ. Aux yeux du pape, l’Année sainte doit servir de chemin de « conversion spirituelle » pour son Église en réforme. Une conversion à la lumière du concile Vatican II, dont ce Jubilé promeut aussi l’héritage.
Au-delà de l’Église, la miséricorde est aussi nécessaire à un monde que le pape voit partout en guerre, « à la limite du suicide ». Soulignant à quel point le monde « se débat » avec la question du mal, le cardinal Georges Cottier, théologien de Jean-Paul II, explique dans un entretien à I.Media combien « la miséricorde émerge comme une réponse face au mal que l’on ne comprend pas toujours ». Après les attentats de Paris, le Vatican a jugé plus nécessaire encore la démarche jubilaire.

2/ Qu’est-ce que la miséricorde n’est pas ?

L’apanage du christianisme. Dans la tradition juive, les psaumes célèbrent la miséricorde divine. Le « miséricordieux » est également l’un des noms de Dieu le plus fréquemment utilisés par les musulmans.
Un mot dépassé. On lui préfère souvent aujourd’hui la compassion ou la bienveillance. Néanmoins, la miséricorde a été remise au goût du jour par Jean-Paul II, avec la Fête de la Divine miséricorde, puis par le pape François, qui l’a inscrite dans sa devise (à l’origine épiscopale) signifiant par là qu’il se définit comme pécheur.
Qu’une histoire de péché. Si dans le Catéchisme de l’Église catholique, l’entrée « Miséricorde » figure uniquement dans l’article consacré au péché, dans le Compendium de 2005, en revanche, elle apparaît aussi dans les chapitres sur les sacrements de guérison, sur le Notre Père, ou dans les parties consacrées à la Vierge Marie, « Mère de Miséricorde », et les œuvres de miséricorde.
Un concept mièvre. La miséricorde n’est pas un signe de faiblesse, affirme le pape dans sa bulle Misericordiae vultus. Il s’appuie sur la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, selon lequel « la miséricorde est le propre de Dieu dont la toute-puissance consiste justement à faire miséricorde ».

3/ Qu’est-ce que la miséricorde ?

Le mot vient du latin misèreor (« j’ai pitié ») et cor (« cœur »). On la compare souvent à la compassion, dont le sens latin est semblable : cum patior (« je souffre avec »). Même si l’on attribue avant tout la miséricorde à Dieu, le pape en fait une définition très incarnée, « une réalité concrète à travers laquelle Il révèle son amour comme celui d’un père et d’une mère qui se laissent émouvoir au plus profond d’eux-mêmes par leur fils ». Le pape va jusqu’à parler d’un amour « viscéral », qui vient du cœur comme « un sentiment profond, naturel, fait de tendresse et de compassion, d’indulgence et de pardon ».
La miséricorde est aussi le pilier qui soutient la vie de l’Église, notamment par le témoignage du pardon. Dans son action pastorale, « tout devrait être enveloppé de la tendresse par laquelle on s’adresse aux croyants », souhaite François. D’elle dépend la crédibilité de l’Église, ne cesse-t-il de répéter, regrettant que les chrétiens aient « peut-être parfois oublié de montrer et de vivre le chemin de la miséricorde ».
Elle se manifeste à travers des œuvres décrites pour la plupart dans le Nouveau Testament. Des œuvres « corporelles » – vêtir celui qui est nu ; donner l’hospitalité ; visiter les malades et les prisonniers ; nourrir ceux qui ont faim ; donner à boire à ceux qui ont soif ; ensevelir les morts – déclinées aussi sous une forme « spirituelle »  : instruire les ignorants ; prier pour le prochain ; consoler les affligés ; reprendre les pécheurs ; supporter le prochain ; conseiller son prochain dans le doute ; pardonner les offenses.

4/ Comment se déroule un Jubilé ?

Le Jubilé est appelé « Année sainte » car c’est un moment qui encourage la sainteté de vie. Le passage de la porte sainte évoque « le passage que tout chrétien est appelé à effectuer du péché à la grâce ».
Dans ce but, une indulgence – c’est-à-dire, selon le droit canonique, « la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée » – est accordée aux fidèles. Les conditions d’obtention de ce don seront précisées ce 8 décembre, mais l’indulgence s’obtient généralement par la visite de lieux saints, la prière à certaines intentions, la participation à la messe et le sacrement de réconciliation.
Le pape a souhaité mettre un accent fort sur cette dimension de pardon. C’est pourquoi il a décidé de l’envoi de « missionnaires de la miséricorde » dans les diocèses, à partir du début du Carême. Il a autorisé exceptionnellement les prêtres à absoudre des péchés réservés d’habitude au Siège apostolique en raison de leur gravité, notamment l’avortement.

5/ À qui s’adresse l’Année sainte ?

À tous les catholiques et pas seulement aux pèlerins qui feront le voyage à Rome : pour la première fois dans l’histoire des jubilés, celui-ci est entièrement décentralisé. Le signe le plus manifeste en sera l’ouverture, dimanche, des portes saintes dans toutes les cathédrales du monde. Le pape a d’ailleurs montré l’exemple à Bangui.
Quel que soit le lieu, ce Jubilé veut montrer la générosité d’une Église qui n’exclut personne : les femmes ayant vécu le drame de l’avortement, mais aussi ceux et celles qui vivent le drame de la prison et que le pape a invité à franchir le seuil de leur cellule comme s’ils traversaient une porte sainte... Il s’adresse aussi « aux hommes et aux femmes qui font partie d’une organisation criminelle », comme la mafia, et aux personnes « fautives ou complices de corruption » afin qu’elles se détournent de leur conduite.
Le Jubilé s’accompagne par ailleurs d’un geste particulier envers la Fraternité sacerdotale -Saint-Pie-X : aller se confesser auprès d’un prêtre lefebvriste sera valable durant toute l’Année sainte. Celle-ci doit aussi servir à se rapprocher des juifs et musulmans, dont la miséricorde, rappelle le pape, est également au centre de la foi. Il ira ainsi à la synagogue de Rome en plein Jubilé.

Charles de Pechpeyrou, Sébastien Maillard (à Rome) et Gauthier Vaillant

Source : http://www.la-croix.com