Cinéma : Capharnaüm

Publié le : 22 octobre

Capharnaüm de Nadine Labaki, Prix du Jury à Cannes 2018, est une œuvre bouleversante sur le thème de l’enfance maltraitée.

S’il déchaîne pleurs et passions – certaines détracteurs se sentant « manipulés » – le film lance aussi un débat sur le sort des réfugiés.

Sain, 12 ans, se présente devant le juge d’un tribunal qui l’interroge : « Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ? ». L’enfant répond : « Pour m’avoir donné la vie ». C’est sur cet argument fictionnel à la fois poétique et fragile que Nadine Labaki introduit Capharnaüm. S’ensuit une plongée en flash-back sur près de deux heures dans le chaos et la misère de Beyrouth. Emblématique de l’exclusion moderne, l’enfance maltraitée est le centre de gravité d’un casting de non-professionnels sortis tout droit de l’enfer des rues libanaises.

Là, un magnifique bout d’homme de douze ans, meurtri, vilipendé, Zain Al Rafeea, illumine l’écran de spontanéité et de vérités incontestables en luttant pour sa survie et celle d’un bébé d’un an. Condensées sur deux heures, ce sont près de cinq cent vingt heures de rushs dans la droite lignée d’une méthode déjà éprouvée par Abdellatif Kechiche, que Nadine Labaki utilise pour raconter une série de tragédies humaines, ignorées, soumises à la force de résistance de Zain.

Dans cette perspective, il s’agit d’une quête qui prouve combien le cinéma numérique a du sens par sa capacité d’enregistrement illimité. Cet acte de philanthropie s’est étalé sur six mois de tournage, suite à trois années de recherche où seul persiste l’enjeu de montrer le réel. L’accumulation de détails émanant du vécu donne une sensation de vertige et d’authenticité inédite. Armée du courage à dénoncer la cruauté, Nadine Labaki s’agenouille à la hauteur « d’anges » salis par la vie.

Elle témoigne que le terme « jouer » pour ses interprètes, un verbe qui lui a toujours posé problème, est devenu impropre aux séquences qu’elle tourne. Elle dit avoir été quasiment amoureuse de la manière dont parlaient et réagissaient ses protagonistes. La réalisatrice de Capharnaüm est soutenue par la conviction que le cinéma, même s’il peut changer les choses, est capable de faire débat. Et si, Labaki a parfois la tentation de surligner çà et là l’âpreté du réel, la fascination, la compassion et l’invitation à la réflexion l’emportent.

Rien n’est grossier ou vulgaire dans cette sincérité avérée face à ces enfants ou ces femmes invisibles, harassés de travail, victimes de racisme ordinaire. La réalité du film nous interroge par-delà l’écran. Oserons-nous conclure ainsi : « Laissez venir à moi les petits enfants » ?

Sortie en salle mercredi 17 octobre 2018

Sr hélène Feisthammel