Cinéma : « Les Moissonneurs » d’Etienne Kallos (2)

Publié le : 24 avril

Sortie en salles / 20 février 2019.

Afrique du Sud, Free State, bastion d’une communauté blanche et isolée, les Afrikaners. Dans ce monde rural et conservateur où la force et la masculinité sont les maîtres-mots, Janno est un garçon à part, frêle, réservé et homosexuel. Un jour, sa mère, fervente chrétienne, ramène chez eux Pieter, un orphelin des rues qu’elle a décidé de sauver, et demande à Janno de l’accepter comme un frère. Les deux garçons engagent une lutte pour le pouvoir, l’héritage et l’amour parental.

Plusieurs niveaux de lecture nous sont ainsi proposés au travers de l’histoire de la rencontre entre Pieter et Janno. D’abord, c’est effectivement la rencontre de deux adolescents aux trajectoires littéralement opposées : un orphelin livré à lui-même, à l’histoire personnelle dramatique, et au mode de survie lié au corps (bagarres, sexe…) vs un adolescent élevé dans un cadre basé sur la masculinité construite autour des valeurs travail-famille-religion. Une réflexion est ainsi menée autour de ce qu’est l’identité : au-delà d’un débat sur l’inné/l’acquis, le réalisateur introduit les paramètres de mouvements/déplacements (des populations africaines, mais aussi de Pieter sorti de son milieu social), de changement (notamment à la fin où les deux garçons semblent avoir « échangé » leurs places), et de conscience de soi/des autres (Pieter reproche à Janno de ne pas se connaître, ou remet en cause la véracité du lien d’amitié qui existe entre Janno et ses amis).

Ensuite, c’est aussi le côté binaire de cette période phare qu’est l’adolescence. Les deux personnages incarnent parfaitement le processus de construction identitaire basé à la fois sur la continuité et la fracture. Que ce soit dans les relations avec leurs pairs (amis, personnes ayant les mêmes croyances religieuses ou le même travail…) ou au sein de la famille, ils donnent vie avec une extrême justesse aux notions de fraternité, de famille, et de groupe social. Avec les lois qui les règlent (places, rôles, déterminismes…) et les sentiments qu’elles peuvent générer (amour, dette, exclusion, réalisation de soi…).

Enfin, Pieter, Janno, les Afrikaners et les autres sont aussi probablement à l’image de l’Afrique du Sud contemporaine en construction. La scène de sortie nocturne des garçons montre certes à voir les différents codes sociaux existants entre eux, mais aussi le décalage et pour autant la rencontre et la coexistence de ces deux mondes. Un beau portrait de société brillamment interprété et guidé par une réalisation à la fois précise et « précautionneuse » des détails des grandes étendues et de ceux/celles qui les habitent. « Les Moissonneurs » ne peut que toucher et interpeller parce qu’il livre une histoire à la fois singulière et universelle, toute en simplicité et profondeur.

Deux critiques de cinéma pour un seul film ? Oui, selon la « porte d’accès » choisie pour décrypter « Les Moissonneurs ». Il est des films qui donnent au 7e art une portée polysémique. A vous de proposer une Xème critique des « Moissonneurs » !