Espagne : 1ère chronique de la mission à Hontanas sur le Chemin de Compostelle
Témoignage de Marie Andrée Mallette (Canada)
Pendant longtemps, j’ai cru que les grandes missions se trouvaient dans les catastrophes, les guerres ou les drames visibles du monde. À Hontanas, la mission est simple : masser les pieds des pèlerins du chemin de Saint-Jacques. Simple en apparence seulement. Car à Hontanas, j’ai découvert qu’il existe aussi des pauvretés silencieuses. Et que servir commence peut-être simplement par cela : reconnaître l’autre, lui offrir une présence, un regard, un peu de douceur.
Cette expérience fut pour moi une expérience de polarités permanentes et pourtant, au milieu de toutes ces tensions, il restait toujours une Joie profonde.
Il y avait d’abord la rencontre de l’autre. Ces conversations qui commencent en quelques minutes et donnent l’impression d’une proximité déjà ancienne. Puis, aussitôt, le détachement : le lendemain matin, le pèlerin reprend la route, et il faut accepter que certaines rencontres soient faites précisément pour ne pas durer. Une communion réelle, mais passagère.
Il y avait aussi cette tension intérieure entre le désir d’être moi-même sur le chemin, à marcher en silence dans la nature, affronter la pluie, le vent, mes propres pensées… et la vie communautaire de la mission, faite de présence, de dialogue et de disponibilité aux autres.
Et puis, je dois l’avouer avec honnêteté : je n’aime pas particulièrement les pieds. Pourtant, j’ai découvert que j’aimais profondément ce geste de toucher l’autre avec douceur et attention. Des pieds blessés, fatigués par les kilomètres… et malgré tout, quelque chose de profondément beau passait à travers ce geste très simple. Le beau du geste dépassait largement la réalité de l’aspect physique.
Une autre polarité m’a marquée : mon désir de connaître les pèlerins, leurs histoires, leurs blessures, leurs raisons de marcher… et leur curiosité à eux envers moi, envers ma présence ici, envers ma propre recherche intérieure. Je voulais écouter, mais il fallait aussi accepter d’être vue.
Au milieu de ces tensions, j’ai découvert un regard qui ne semblait pas s’intéresser d’abord à la force, au courage ou à la capacité de servir, mais à la vulnérabilité humaine. Comme si le Seigneur regardait chacun de nous, pèlerins comme volontaires , avec la même douceur silencieuse.
Les moments les plus forts pour moi furent souvent les temps de prière avec les pèlerins. Peu importaient leur langue, leur pays ou leur histoire : quelque chose nous unissait profondément dans ces instants-là. J’ai compris que chacun porte en lui une fatigue invisible, une blessure cachée, une soif que rien de matériel ne peut réellement combler.
Hontanas n’est pas exactement le milieu du Camino Francés entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Santiago, mais le village s’en approche symboliquement pour moi. Et peut-être que la joie chrétienne ressemble justement à cela : non pas choisir un pôle contre l’autre, mais apprendre à demeurer au milieu des tensions, entre l’attachement et le détachement, le silence et la communion, le départ et l’accueil, servir et accepter d’être soi-même touché par l’autre.
En somme, après cette mission, je commence à croire que si les êtres humains se massaient davantage les pieds mutuellement, il y aurait probablement moins de violence et moins de dureté dans le monde. Le Christ nous a déjà montré la voie depuis longtemps.
