Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamama (2019)

Published : 4 November

Prix du scénario au 72ème Festival de Cannes pour Céline Sciamama.

1770. Marianne, artiste-peintre, est envoyée sur une île bretonne pour y faire le portrait d’une jeune femme, Héloïse. Celle-ci a dû quitter le couvent pour épouser un homme, contre sa volonté. Comme c’est la tradition, elle doit poser pour offrir la toile à son futur mari. Mais elle résiste. Sa mère, avant de quitter l’île, laissant les deux femmes avec une servante, a trouvé un subterfuge : Marianne servira de dame de compagnie, observera à la dérobée son modèle, pour réaliser son portrait en son absence. Au début, le contact est difficile : Héloïse est distante, hiératique. Mais peu à peu, une connivence s’installe, les deux femmes se rapprochent de plus en plus.

Tout est question ici de regard, de subjectivité, de réceptivité, de circulation du désir. Entre Marianne et Héloïse se dessine bien sûr une grande part du lien qui unit tout metteur en scène avec ses acteurs. Un lien où le rapport de pouvoir et de possession est mouvant, où le modèle peut lui aussi bouger, évoluer, dicter des choses. Lorsque l’on sait l’amour qui a lié durant dix ans Cécile Sciamma et Adèle Haenel, on se dit qu’il y a là un film à clef assez vertigineux. Comme une sorte de célébration, à la fois intime et protégée par la fiction en costumes, d’une histoire vécue.

Une belle histoire d’amour, en l’occurrence. Enflammée, sensible, romanesque, qui n’est pas sans rappeler un film méconnu de Truffaut, Les Deux Anglaises et le continent. Le pessimisme en moins, une forme de confiance en plus. Car Portrait de la jeune fille en feu apporte avec lui de la nouveauté, tant sur la représentation, au sens propre et figuré, des femmes (nul homme dans ce film) que sur leur combat, aujourd’hui et de jadis. Le récit décrit aussi la solidarité féminine, la sororité avant l’heure, la place des faiseuses d’ange. Insulaire, coupé du monde mais plein de ses résonances, le film s’attache et reste concentré sur un trio, la jeune servante étant un personnage secondaire mais essentiel.

Sur le geste à la précision sensuelle que réclament le dessin et la peinture, sur la montée par paliers du sentiment amoureux, sur les émotions multiples et mythiques (Eurydice y a sa place) qu’il procure, le film est une vibrante réussite. Qui repose en partie sur la parfaite alchimie des deux héroïnes. On savait le talent certain d’Adèle Haenel (Héloïse) qui illustre ici à merveille le conflit entre passivité et résistance. On connaissait moins celui de Noémie Merlant (Marianne). Que peut-on dire d’elle sinon qu’elle illumine le film par sa grâce conquérante ? M-moire d’écran quand la caméra devient un pinceau.

Sr Hélène Feisthammel