Sainte Marguerite de Città di Castello, signe d’inclusion et d’espoir pour nos temps: entretien avec sr Annalisa Bini

Le dimanche 19 septembre, a été célébrée l’Eucharistie d’action de grâce pour la canonisation de Marguerite de Città di Castello. La célébration a été présidée par le cardinal Gualtiero Bassetti, président de la Conférence des Évêques d’Italie, et concélébrée par les évêques d’Ombrie et des Marches (régions italiennes où la sainte a vécu), avec une grande participation de prêtres, de membres de la famille dominicaine, d’autorités et de fidèles. On en parle avec Sœur Annalisa Bini.

Comme on le sait, le 24 avril 2021, le pape François a étendu le culte de cette vierge et tertiaire dominicaine à l’Église universelle et, par la « canonisation équipollente » l’a inscrite dans le Catalogue des Saints. A Città di Castello, jolie ville fortifiée du centre de l’Italie, il est possible de vénérer le corps non corrompu de cette sainte, conservé dans l’église de Saint Dominique. Sainte Marguerite de Città di Castello est née à Metola (près de Urbino) vers l’an 1287 et morte à Città di Castello en 1320.                                     (Ici, pour aller plus loin.)

Pendant l’homélie, le Card. Gualtiero Bassetti a souligné que :

« «la petite Marguerite - née en 1287 - était venue au monde aveugle et difforme et ses nobles et riches parents ne pouvaient supporter un malheur qui offense l’orgueil du famille» (Lettre Décrétale du Pape François pour la canonisation équipollente), et pour cela elle fut abandonnée trois fois... Mais son histoire ne s’est pas terminée dans le désespoir.

Mon père et ma mère m’abandonnent ;
le Seigneur me reçoit
(Psaume 26).

Dans la vie de Marguerite, cette Parole que nous venons d’entendre s’est vraiment réalisée ! Les infirmités que Marguerite portait dans son corps, et les abandons qu’elle a subis, marquèrent certes son existence, mais toute cette douleur fut compensée et consolée par l’amour de Dieu. Après avoir vêtu l’habit de la Pénitence des Frères Prêcheurs, elle se rendit quotidiennement à leur église, où elle se confessait chaque jour et participait avec une grande dévotion à la célébration eucharistique, jusqu’à peu de temps avant sa mort.

L’histoire humaine et spirituelle de la Sainte de Città di Castello, donc, après sept siècles, a encore beaucoup à dire et à enseigner à l’Église universelle. Parmi les nombreuses leçons que nous pouvons tirer de sa vie, je voudrais en souligner au moins deux.

Avant tout, l’histoire de Marguerite nous rappelle que Dieu n’abandonne personne et qu’il ne faut donc pas oublier non plus ceux qui sont dans le besoin.

Deuxièmement, nous apprenons de la Sainte de Città di Castello que chacun, même les plus petits, comme les handicapés ou les infirmes, peut contribuer à faire grandir le Royaume de Dieu.

Alors que notre société se laisse éblouir par des corps parfaits, sains, en pleine forme, à la lumière de l’Évangile nous pouvons reconnaître que Dieu agit dans la faiblesse. L’image de Marguerite, une « perdante » aux yeux du monde, sort des canons pour évoquer un système de valeurs renversé, où la dignité de la personne est première, de toute personne, qu’elle soit pauvre, malade, handicapée. »


Nous avons profité de notre sœur Annalisa Bini, de la communauté de Ganghereto (Italie), qui a personnellement participé à cette action de grâce solennelle, et nous lui avons posé quelques questions.

Sœur Annalisa, qu’est-ce que cela signifie que Marguerite de Città di Castello est sainte par « canonisation équipollente » ?
Il faut considérer qu’il existe deux voies procédurales pour la canonisation d’un serviteur de Dieu.
Il y a une voie judiciaire - celle qui est normalement suivie - à travers une enquête d’abord diocésaine puis apostolique. Cette enquête requiert la participation du postulateur de la cause, de l’évêque ou de son délégué, du promoteur de justice, du notaire, il y a les censeurs qui évaluent tous les écrits du serviteur de Dieu, les autres experts qui examinent l’authenticité d’un miracle… Bref, un processus formel et minutieux, où tout est bien pris en considération, d’abord par le diocèse puis par le Saint-Siège.
Puis il y a une voie administrative, moins fréquente, qui prend le nom d’ « équipollence » (le code de droit canon de 1917 l’appelait « casus exceptus »). Elle consiste en la reconnaissance par le pontife romain d’un « culte antique », c’est-à-dire un culte compris entre le pontificat du pape Alexandre III (+1181) et l’an 1534. Le pape, par une Lettre Décrétale, étend préceptivement le culte d’un serviteur de Dieu pas encore canonisé, par l’insertion de sa fête dans le calendrier romain et l’autorisation de célébrer la liturgie propre du saint (messe et office divin). Cette décrétale, en vertu de l’autorité du pape, remplace tout procès et équivaut à une véritable canonisation.
Pensez à Bruno de Cologne, au roi Ferdinand III de Castille, à Hildegarde de Bingen, à Angela de Foligno... ces sont tous des saints qui n’ont jamais eu de procès de béatification mais qui ont été déclarés saints par canonisation équipollente.

Et toi, comment as-tu rencontré la figure de Marguerite de Città di Castello ?
Je l’ai rencontrée une première fois pendant mon noviciat, à Pérouse (pas loin de Città di Castello). A cette époque - c’était en 1988 - les dominicains de Pérouse et l’évêque d’Urbino s’intéressèrent à Marguerite de Città di Castello. Ils ont obtenu de la Congrégation pour la cause des saints de la proclamer patronne locale « des aveugles et des marginaux » ; on procéda à la récognition canonique de son corps ; les premières éditions critiques de ses légendes hagiographiques furent publiées. Je l’ai rencontrée comme ça, par « ouï-dire. »
Je l’ai connue plus en profondeur pendant mon doctorat en histoire de l’église, car ma thèse portait sur les tertiaires dominicaines, appelées mantellate, de l’Ordre de la Pénitence de Saint Dominique, auxquelles Marguerite de Città di Castello et Catherine de Sienne avaient appartenu. À la fin du XIV siècle, l’Ordre Dominicain voulait démontrer que l’Ordre de la Pénitence avait produit des fruits de sainteté même avant Catherine de Sienne. Pour cela notamment, fr Thomas Caffarini (un des disciples de Catherine de Sienne) a commencé à traduire en langue vernaculaire les Legendæ latines sur la vie vertueuse de deux femmes tertiaires : Vanna de Orvieto et Marguerite de Città di Castello. Donc, si l’Ordre de la Pénitence avait déjà donné des exemples de sainteté, Catherine de Sienne méritait d’autant plus d’être canonisée. Il existe deux Legendae sur Marguerite de Città di Castello. Ce qui m’a frappé, en les lisant, c’est sa condition de personne handicapée qui, paradoxalement, rendait cette femme si ‘moderne’. À cause de ces handicaps, Marguerite était passée d’un abandon à l’autre. Elle avait connu le rejet, la rue, la mendicité, jusqu’au moment où elle rencontra un couple, Venturino et Grigia, qui l’ont accueillie dans leur maison pour qu’elle puisse continuer à vivre sa vie de prière et de pénitence avec dignité.

Quel est le message que cette Sainte peut donner à l’Église ou à la société d’aujourd’hui ?
Toutes les biographies de Marguerite, même les plus modernes, soulignent une particularité : cette femme vivait dans les ténèbres de sa cécité et malgré cela elle était lumière pour les autres. Normalement les saints sont ceux qui ‘vont’, ils partent en banlieue à la rencontre des marginaux. Il y a un mouvement de sortie. Dans le cas de Marguerite nous voyons le contraire : une femme marginale qui est rejointe par la sainteté et l’accueille. C’est tout à fait ce que nous recommande le Pape François lorsqu’il parle de la « sainteté de la porte d’à côté » ; il nous invite à ouvrir les yeux et à apprendre à reconnaître la sainteté, qui peut habiter n’importe où, même dans ces périphéries existentielles parfois indésirables mais subies, comme dans le cas de Marguerite. Elle est une contradiction pour cette la « culture du déchet » qui nous domine : tout ce qui n’est pas efficace, parfait, attrayant... est négligeable, indifférent. Marguerite a connu cette indifférence. Sa canonisation nous invite à savoir regarder les pauvres, les abandonnés, ceux qui restent aux confins de nos belles et paisibles sociétés, et à pouvoir y voir là aussi des saints. Ce serait bien si un jour l’Église venait canoniser un prisonnier, ou une prostituée.
Le culte de Marguerite n’est sorti de l’oubli dans lequel il était tombé qu’au début des années 1900, lorsqu’un chanoine de Città di Castello, Giacinto Faeti, lui a dédié une revue intitulée « L’aveugle de la Metola » et puis a fondé un institut pour filles aveugles qui porte son nom. A partir de ce moment, la réputation de sainteté de Marguerite s’éveilla et se répandit dans le monde entier, avec une intensité particulière aux États-Unis et aux Philippines.

Que pouvons-nous apprendre d’elle, nous les Dominicains ?
Ce qui est beau dans l’histoire de Marguerite, c’est l’aspect de l’accueil de la part de ce couple, Venturino et Grigia. Aujourd’hui, on parle de plus en plus de ‘faire communion’ entre les différentes vocations chrétiennes. Marguerite - pourrait-on dire - vivait volontairement comme une ‘recluse’, en persévérant dans la prière et la pénitence. Mais elle vivait dans une maison, avec une famille, elle vivait la famille, elle qui ne l’avait pas eu ! C’est une expérience de vie chrétienne où les barrières entre les différentes vocations sont brisées, surmontées. C’est une invitation pour nous les dominicains à vivre la communion des vocations ; à dépasser nos ‘cloîtres’ internes ou sociaux, telles que « ici c’est le couvent et là commence la famille. » D’autre part, Margherita n’était pas illettrée, elle avait un niveau d’éducation considérable et c’est surprenant. Elle récitait le psautier, alors que les femmes tertiaires de l’époque ne se consacraient qu’à réciter un certain nombre de Pater Noster et d’Ave Maria ! Les Legendæ nous racontent que Marguerite aidait les enfants de Venturino et Grigia à faire leurs devoirs pour l’école. Le grand théologien franciscain Ubertino de Casale, son contemporain, en publiant son ouvrage principal, Arbor vitæ crucifixæ Jesu Christi, sera toujours reconnaissant à cette « vierge très prudente de Città di Castello », qui l’avait réconforté et soutenu dans la rédaction. Tout cela nous montre que Marguerite possédait un niveau consistant de culture spirituelle, laïque, humaine ; une capacité pédagogique, pour accompagner la personne. Aujourd’hui, d’autres termes seraient utilisés : direction spirituelle, capacité de discernement, accompagnement vocationnel. Dans ces aspects je la vois comme très dominicaine, au-delà des divers miracles et autres signes prodigieux.

Une dernière curiosité : que peux-tu nous dire sur sa spiritualité ? Ce cœur un peu étrange entre ses mains, qui est souvent présent dans son iconographie...
La spiritualité de Marguerite de Città di Castello est une spiritualité intimement liée à l’humanité du Christ. Rien de nouveau pourrait-on dire aujourd’hui, d’ailleurs le Pape François lui-même nous encourage sans cesse à reconnaître et à toucher la « chair souffrante du Christ » dans les pauvres. De plus, n’oublions pas que, dans l’antiquité, les pauvres étaient considérés comme les premiers vicaires du Christ ! Cette dévotion à l’humanité du Christ, en Marguerite, prend une couleur particulière, car - nous disent les Legendæ - elle méditait chaque jour un des événements de la Sainte Famille ; elle qui avait été abandonnée par sa famille ! La Sainte Famille occupe une place si importante dans la vie spirituelle de Marguerite que - dit-on - à sa mort, au moment de l’embaumement de son corps, trois petites pierres ont été trouvées dans son cœur, signifiant la présence de Marie, de Joseph et de l’enfant Jésus qui l’a habitée toute sa vie. Ce détail est souvent représenté dans ses peintures et résume toute l’expérience spirituelle de cette grande femme.


L’Eucharistie d’action de grâce pour la canonisation équipollente