Xavier Plassat et Henri Burin des Roziers, compagnons de lutte pour les « sans-terre »

Publicado el : 22 de julio

Pour Xavier Plassat, frère dominicain engagé depuis plus de trente ans dans la lutte contre l’esclavage moderne au Brésil, le père Henri Burin des Roziers, qui fut l’avocat des sans-terre en Amazonie, reste « un guide » en vue d’un même combat.

« Henri a été pour moi une référence importante, pour ses convictions évangéliques, sa passion pour la justice, et aussi ses compétences. » Xavier Plassat, frère dominicain de 70 ans, aime évoquer sa grande proximité avec Henri Burin des Roziers, prêtre dominicain décédé en 2017 qui lutta pendant près de quarante ans, « comme un avocat aux pieds nus », pour défendre les paysans sans terre de l’Amazonie brésilienne.

Certes, le père Burin des Roziers n’a jamais été son accompagnateur spirituel. Et les deux dominicains n’ont jamais vécu dans la même communauté. Il n’empêche, Xavier Plassat sait tout ce qu’il doit à son aîné. À commencer par « une grande proximité fraternelle et le compagnonnage d’une même lutte. Henri a été mon inspirateur, mon conseiller, poursuit le frère Plassat. Il pouvait être très critique – en particulier sur ma manière de vouloir être efficace à l’européenne – et en même temps très miséricordieux. »

La rencontre entre ces deux dominicains s’est pourtant fait attendre. « J’aurais pu croiser Henri pendant mes quatre années d’études à Paris », explique Xavier Plassat. Mais l’étudiant fréquentait l’aumônerie de Sciences-Po, tandis que le jeune prêtre animait le centre Saint-Yves pour les étudiants en droit. « J’aurais pu également entendre parler de lui lorsque j’ai commencé à fréquenter les dominicains du couvent Saint-Jacques avant d’entrer dans l’ordre fin 1971 », poursuit-il. Mais c’est la figure de Tito de Alencar, dominicain brésilien exilé en France, qui les réunit.

Dirigeant national de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), Tito de Alencar fut arrêté par les militaires à São Paulo en 1969 et accusé d’activités politiques. Exilé en 1971 à Paris, il arrive en 1973 à L’Arbresle près de Lyon. Dans ce couvent où Xavier Plassat était alors en formation dominicaine, frère Tito, détruit psychologiquement par les tortures subies, met fin à ses jours l’année suivante. Un épisode tragique qui marque durablement Xavier Plassat. Il se souvient de ses partages passionnés avec son ami brésilien à propos de l’Église en Amérique latine, et ses communautés de base. « J’avais l’impression que c’était l’Église dont nous rêvions quand je militais à la JEC. »

Réseau dominicain des « alternatifs »
À cette époque, se crée un réseau dominicain des « alternatifs », avec Henri Burin des Roziers, alors à Annecy, et Jean Raguénès (1). « Nous avions une rencontre par trimestre à Lyon ; nous partagions une solidarité de vision ; les funérailles de Tito célébrées à l’Arbresle et à Lyon nous ont rapprochés encore plus. » En 1978, Henri Burin des Roziers part au Brésil, un choix qui n’étonne pas Xavier Plassat. Il avait été « très tenté » lui-même d’y partir au retour de sa coopération en Côte d’Ivoire. « Mais je résistais, considérant que c’était une fuite. » Cinq ans plus tard, vint l’occasion pour Xavier Plassat de découvrir le Brésil, et d’enraciner son lien avec Henri Burin des Roziers.

En 1983, Xavier Plassat est en effet chargé d’organiser le rapatriement du corps de Tito de Alencar. Après une semaine dans le diocèse de Goias, il arrive à Porto Nacional dans le Tocantins, vaste État au sud de l’Amazonie. Henri Burin des Roziers, qui y avait installé la Commission pastorale de la terre (créée par la conférence des évêques du Brésil pour défendre les paysans) pour cette région, l’accueille. « Il m’emmenait partout et je le voyais apporter son soutien moral et juridique aux communautés de paysans que des fazindeiros (grands propriétaires) tentaient d’expulser en enrôlantdes pistoleiros (tueurs à gages) pour répandre la peur. »

Quinze jours de jeep
Sillonnant la région en jeep pendant deux semaines, les deux hommes se lient. « Henri, toujours souriant, me faisait découvrir les assassinats, les incendies et les pires tragédies ! » Xavier Plassat se souvient particulièrement de la nuit de Pâques dans une communauté du Bico do Papagaio (« Bec du Perroquet »), région frontalière particulièrement violente. « Réagissant à une brutale attaque, les paysans avaient dû liquider deux tueurs à gages et, cette nuit-là, alors qu’on lisait dans la Bible le passage de la mer Rouge, ils célébraient la Pâque dans des conditions que je n’aurais jamais imaginées. »

Ce que l’avocat dominicain veut aussi montrer à son jeune confrère, c’est que ces violences ne sont pas seulement le fait de quelques propriétaires, mais qu’elles découlent d’un système établi, financé par des subventions publiques et sous-tendu par une discrimination historique à l’encontre des paysans maintenus dans la misère. « Il avait gardé contact avec d’anciens étudiants du centre Saint-Yves, devenus procureurs à Paris ou juristes dans des instances internationales. Et je voyais comment il mettait en branle tous ses réseaux. »

« Henri avait une formidable capacité d’analyse et de raisonnement, lui permettant de voir très clairement qui dénoncer, avec quels arguments, et qui mettre dans le coup », poursuit frère Plassat, resté admiratif du culot tranquille du père Burin des Roziers pour mettre à contribution les personnalités qu’il jugeait utiles, leur envoyant des lettres et des pétitions et leur demandant d’écrire à leur tour à des politiques ou des ambassadeurs. « Sa capacité à rendre universels des faits locaux m’a impressionné. »

De retour en France, alors qu’il travaillait dans un cabinet d’expertise sociale en région Rhône-Alpes, le frère Plassat continue de se passionner pour l’Amazonie brésilienne. Il y retourne en 1985, ce qui lui permet de revoir le père Burin des Roziers et d’approfondir sa connaissance de la Commission pastorale de la terre. Le Brésil venait alors de sortir de vingt ans de dictature militaire. « On entrevoyait que certains conflits allaient se résoudre avec la réforme agraire et que de nombreux paysans gagneraient enfin leur lopin de terre. Mais ces paysans, qui n’avaient pas été en situation d’autonomie depuis longtemps, auraient besoin d’être soutenus techniquement et économiquement. »

Répondre à un besoin réel
C’est alors qu’Henri lance à son ami : « Toi qui es économiste, tu pourrais les aider ! » Cette phrase, le frère Plassat va la mûrir pendant trois ans. « Je m’étais senti provoqué. Et je sentais que maintenant je pouvais envisager de partir, car il ne s’agissait plus de satisfaire un besoin d’exotisme mais de répondre à un besoin réel. » Après avoir obtenu l’accord de son provincial, il arrive au Brésil au début de 1989.

« Comme j’étais embauché par la Commission pastorale de la terre, je me suis installé chez Henri, espérant faire communauté avec lui. Mais il m’a joué une entourloupette. » Celui-ci venait, en effet, de partir pour un voyage d’un an au Nicaragua, au Mexique et au Guatemala.

De retour en France, alors qu’il travaillait dans un cabinet d’expertise sociale en région Rhône-Alpes, le frère Plassat continue de se passionner pour l’Amazonie brésilienne. Il y retourne en 1985, ce qui lui permet de revoir le père Burin des Roziers et d’approfondir sa connaissance de la Commission pastorale de la terre. Le Brésil venait alors de sortir de vingt ans de dictature militaire. « On entrevoyait que certains conflits allaient se résoudre avec la réforme agraire et que de nombreux paysans gagneraient enfin leur lopin de terre. Mais ces paysans, qui n’avaient pas été en situation d’autonomie depuis longtemps, auraient besoin d’être soutenus techniquement et économiquement. »

Répondre à un besoin réel
C’est alors qu’Henri lance à son ami : « Toi qui es économiste, tu pourrais les aider ! » Cette phrase, le frère Plassat va la mûrir pendant trois ans. « Je m’étais senti provoqué. Et je sentais que maintenant je pouvais envisager de partir, car il ne s’agissait plus de satisfaire un besoin d’exotisme mais de répondre à un besoin réel. » Après avoir obtenu l’accord de son provincial, il arrive au Brésil au début de 1989.

« Comme j’étais embauché par la Commission pastorale de la terre, je me suis installé chez Henri, espérant faire communauté avec lui. Mais il m’a joué une entourloupette. » Celui-ci venait, en effet, de partir pour un voyage d’un an au Nicaragua, au Mexique et au Guatemala.


Xavier Plassat
1950. Naissance près de Douai (Nord).

1964-1967. Engagement dans la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC).

1967-1971. Études à Paris ; engagement syndical et participation à Mai 68.

1971-1972. Noviciat à Lille.

1972-1976. Études dominicaines à l’Arbresle et Lyon.

1974. Suicide de son ami dominicain Tito de Alencar.

1983. Premier voyage au Brésil pour accompagner la dépouille de Tito de Alencar ; rencontre avec Henri Burin des Roziers.

1989. Retour au Brésil, envoyé par la Commission pastorale de la terre (CPT).

1997. Lance la première campagne nationale de la CPT contre l’esclavagisme.

2008. Prix national des droits de l’homme décerné par le président Lula.

2010. Distinction « US TIP (trafic de personnes) Report Hero » par le gouvernement Obama.


Henri Burin des Roziers
1930. Naissance à Paris.

1957. Doctorat en droit.

1958. Entrée chez les dominicains, à la suite d’une rencontre avec le père Yves Congar.

1963. Ordination à Paris ; devient aumônier de la faculté de droit, rue d’Assas ; animateur du Centre Saint-Yves en Mai 68.

1978. Envoyé au Brésil, se met au service de la Commission pastorale de la terre (CPT).

1985. Fin de la dictature militaire et promesses de réforme agraire ; défend le Mouvement des sans-terre (MST).

2003. Membre de la Commission nationale brésilienne contre l’esclavage moderne.

2005. Menaces de mort et protection à la demande de l’Ordre des avocats du Brésil.

2014. Retour en France après trois AVC.

2016. Publication de Comme une rage de justice (avec Sabine Rousseau, Cerf).

2017. Mort à Paris.

Soruce : https://www.la-croix.com/