Cinéma : « Ayka » par Sergey Dvortsevoy

Publié le : 24 avril

Sortie en salles / 16 janvier 2019.
Prix d’interprétation féminine / Festival de Cannes 2018.

« Ayka » est une plongée en apnée dans une Moscou glauque et boueuse, une sorte de toboggan sordide dans lequel on se laisse glisser sans opportunité de faire marche arrière ou même de freiner, un canto doloriste dans lequel une Madonne orientale tente de ne pas subir un calvaire qui paraît pourtant inévitable. »

Par bien des aspects, « Ayka » peut rebuter : certains lui reprocheront une accumulation de malheurs plus lourds les uns que les autres, d’autres trouveront que le style caméra à l’épaule pour suivre une jeune femme en détresse a été à la fois initié et conclu par les frères Dardenne avec « Rosetta » (Palme d’Or au Festival de Cannes 1999).

De quoi s’agit-il ? Une jeune femme, Ayka, vient d’accoucher. Elle s’échappe par la fenêtre de la maternité et abandonne son enfant. La séquence d’ouverture d’« Ayka » est terrible, terrifiante, et ce n’est que le début, pour l’héroïne, d’un véritable « chemin de croix ».

Après « Tulpan », beau premier long métrage, en 2008, en forme de fable aride dans la steppe, Sergey Dvortsevoy frappe plus fort avec cet itinéraire urbain d’une immigrée kirghize dans la capitale russe. Sans papiers, seule au monde, endettée auprès de mafieux, Ayka tente de survivre. C’est un peu « Zola à Moscou ».

Le cinéma d’« Ayka » est dépouillé à l’os. Peu d’ellipses, peu de hors champ, une caméra portée à l’épaule pour suivre l’héroïne. C’est fort, glacial, violent. Mais « Ayka » est également porté par une énergie suffisamment forte pour maintenir la pression : les plans-séquences nous font traverser frontalement un outre-monde russe, de placards en squats, comme une sombre odyssée clandestine.

Yesyamova a remporté, à l’unanimité, le Prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Elle est la chair de ce grand drame social, petite résistante « crapahutant » dans la neige, corps exsangue et doux visage baissé contre la bourrasque. Sans jamais renoncer.

« J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais une étrangère et vous m’avez recueillie ; nue, et vous m’avez vêtue… Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé…, assoiffé… ? Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir… ? »