Cinéma : « Forgiven » par Roland Joffé

Publié le : 24 avril

Sortie en salles / mercredi 9 janvier 2019.

Passionné par l’histoire et la politique, le franco-britannique Roland Joffé demeure fidèle à sa réputation de cinéaste témoin de son temps, voire engagé. On lui doit notamment quelques films majeurs comme « La Déchirure » (1985) sur les massacres commis au Cambodge après la prise du pouvoir par les Khmers Rouges (trois Oscars), « Mission » (1986) sur les Jésuites au XVIIIe siècle en Amérique du Sud (Palme d’Or au Festival de Cannes 1986), et « La Cité de la joie » (1992), belle adaptation du roman de Dominique Lapierre sur Calcutta.

Il s’attaque cette fois à un autre moment historique majeur : les travaux de la Commission Vérité et Réconciliation (C.V.R.) confiés à l’Archevêque noir anglican Desmond Tutu (Prix Nobel de la Paix en 1984) par le Président Nelson Mandela, en 1994, à la fin de l’apartheid. Sa mission : produire un rapport complet et objectif sur les crimes commis pendant l’apartheid. Les victimes sont encouragées à témoigner, ainsi que les auteurs de ces crimes qui peuvent ensuite demander une amnistie en retour de leur témoignage.

Vaste et délicat sujet que Roland Joffé a bien du mal à maîtriser dans « Forgiven », cherchant sans succès le ton juste, le bon angle pour évoquer ce lent travail de pacification sans tomber dans le piège du manichéisme. Mission impossible tant les « bons » sont vite identifiables et les « méchants » vite impardonnables.

Pourtant, c’est le dramaturge Michael Ashton qui a co-adapté sa propre pièce de théâtre, « L’Archevêque et l’Antéchrist ». Mais ce qui relevait plus du théâtre passe mal la rampe du grand écran. Il y évoque la rencontre de Desmond Tutu avec un meurtrier (blanc) condamné à perpétuité, Piet Blomfeld (Eric Bana), qui laisse croire qu’il serait prêt à passer aux aveux en échange de sa propre « rédemption » ou amnistie. Violent et torturé à souhait, il fait partie de ces tortionnaires hantés par le souvenir d’un massacre épouvantable et incapables de voir la réalité en face. Même s’il se heurte le plus souvent au silence, voire à la haine d’anciens tortionnaires, Desmond Tutu n’abandonne jamais et se bat alors pour retenir un pays qui menace de se déchirer une nouvelle fois.

Forest Whitaker prête sa stature de géant débonnaire, son sourire bienveillant à Desmond Tutu qui essaie par tous les moyens d’accomplir sa mission qui tient en deux mots : aveux contre rédemption. Il fait de son mieux pour donner de l’ampleur à ce personnage hors du commun dont on devine qu’il est épouvanté par la teneur des crimes et, malgré tout, contraint d’accomplir sa mission de pardon. A l’époque, le gouvernement de Nelson Mandela prêchait le pardon pour panser les blessures creusées par la haine et la colère créées par le régime de l’apartheid. Le pardon était la seule façon pour les victimes de se libérer, selon le principe que « l’erreur est humaine, mais le pardon est divin ».

Le pardon, fil rouge de « Forgiven », est présent partout, s’immisce dans chaque scène entre Forest Whitaker (Desmond Tutu) et Eric Bana (Piet Blomfield). Cette valeur, portée sous une dimension quasi christique, est la pierre angulaire de la réconciliation telle que voulue par Nel-son Mandela et ses compagnons. Tout au long du film, le réalisateur interroge le spectateur sur la nécessité du pardon, mais aussi sur sa concrétisation plus que difficile, dans un pays meurtri par un régime raciste. Des questions qui peuvent parfois dépasser les personnages. Le film aborde donc des sujets lourds et d’envergure, comme l’apartheid et la mise en place d’une nouvelle politique sud-africaine.

Mais la force de Roland Joffé est surtout de nous raconter une histoire d’hommes, comme pour mieux accrocher le spectateur. Un processus parfois désarçonnant. Piet Blomfield, « psychopathe et criminel sans pitié », peut révéler à de rares moments un soupçon d’humanité. Une prouesse qu’Eric Bana peut transmettre rien qu’avec son regard, comme lorsque Forest Whitaker, lors d’un entretien, lui tend une photo. Un parti pris résumé par cette phrase de Desmond Tutu dans le film : « Vous n’êtes pas un ange déchu et je ne suis pas Dieu… Nous ne sommes que des hommes. »

« Forgiven » a été tourné essentiellement dans la ville du Cap et dans la prison de haute sécurité de Pollsmoor, celle-là même où Nelson Mandela a passé six ans, de 1982 à 1988. Tout est vrai dans le film de Roland Joffé, tout entier animé de bons sentiments, classique sans éclat ni grands ressorts, là où il aurait fallu du souffle, du suspense et de la conviction pour nous emporter. Le film inclut très peu d’éléments extérieurs et demande un très grand jeu d’acteur. Le réalisateur le prouve avec une mise en scène dépouillée, voire brute, apte à rebuter tout aficionado de film aux beaux plans techniques.

« Forgiven » ou la lente guérison de l’Afrique du Sud. On obtient un film au rythme lent, qui peut en lasser certains. Ils ont tort d’abandonner car le drame (et l’horreur) montent crescendo. Et c’est cette frugalité dans la mise en scène qui met le plus en valeur de véritables moments d’émotions. C’est cette sobriété qui permet d’autant plus de mesurer, de voir l’intensité des événements ainsi relatés. La séquence finale reste très émouvante. Voilà pourquoi tout n’est pas à « jeter » dans ce film suscitant de vives critiques, réalisé par un très grand maître du cinéma : Monsieur Roland Joffé ! A voir.

Sœur Hélène Feisthammel