Italo-Suisse : « D’estate non vale ! » - « En été ça ne vaut pas le coup ! »

Publié le : 20 septembre

Merci à Soeur Marie-Agnès Colmant pour la traduction de l’italien (version originale en document joint).

Me voici !... En cette fin d’été qui sera de nouveau vendu comme le plus chaud et instable de ces dix dernières années. Me voici pour raconter un peu « mon » été comme il me l’a été demandé par plusieurs personnes. On dit qu’un titre attrayant (mais probablement insignifiant) est la première astuce à utiliser pour capter la curiosité du lecteur, j’ai eu l’idée de recycler celui d’une chanson-tube de l’été 2018, entre le rap italien et le reggeaton latino-américain, avec un rythme alléchant et un texte insipide. Une sorte d’hymne à la légèreté estivale, qui m’a torturé les tympans presque jusqu’à me contraindre à l’apprécier, un peu comme cela se passe avec les hamburgers du Mc Donald’s !

Mais commençons par le commencement.

J’avais exprimé le désir de faire une expérience missionnaire auprès des migrants, sur les côtes de la Sicile. Désir exaucé ! Le 4 juillet 2018 je me retrouve à Solarino, un petit village à quelques kilomètres de Syracuse, dans la Sicile sud-orientale. Pour faire quoi ? « Ben… – je me suis dit – ce que le Seigneur voudra !”.

Les sœurs de la Congrégation des Religieuses Enseignantes du Cénacle Dominicain m’attendaient pour me conduire pas à pas dans leur vie, avec une délicate bonté.
L’aventure commence. Elle va durer quatre semaines. Sr Valérie, du vicariat du Bénin en stage de juniorat à Rome, me rejoindra la troisième semaine.

“L’été ça ne vaut pas le coup !” disais-je. Ou plutôt c’est Fred De Palma qui le dit. Toute bande originale qui se respecte sait couronner de pathos les contenus et les actions. Et la mienne – qui n’est vraiment pas un chef-d’œuvre musical – aura néanmoins son effet. Lequel ? Celui de m’accompagner (ou de me persécuter), avec agilité et brio, à la rencontre d’histoires humaines remplies de tristesses compliquées et cachées.

Ce sont les histoires de ceux qui habitent le Cénacle Dominicain : hier un grand établissement scolaire ; aujourd’hui une grande « maison », où les Sœurs continuent sans cesse à accueillir. Elles accueillent des femmes migrantes, parfois aussi avec des enfants (surtout en provenance du Nigéria, de la Côte d’Ivoire et du Mali) ; elles accueillent des jeunes filles italiennes (placées là par le tribunal suite à la suspension/déchéance de la responsabilité parentale). Elles accueillent ! À la fois sous une forme nouvelle et dans la continuité de leur charisme particulier attentif à offrir une assistance aux problèmes sociaux, surtout là où il y a urgence de rendre sa dignité aux personnes.

Mon expérience commence là, dans ce centre, au milieu de 70 migrants africains, 16 jeunes filles mineures italiennes et plus de 30 employés qui veillent aux besoins de chacun, de façon à la fois professionnelle et familiale ; avec les pour et les contre qui peuvent découler d’un tel amalgame.

J’essaye de me rendre utile pour tous, ou tout au moins, de les embêter avec mes papotages.

Et alors qu’à Solarino on atteint les 40 degrés et que le bateau Diciotti vogue sur la Méditerranée en ramassant les naufragés au milieu des vagues, la presse laïque bombarde les « éternelles rengaines » du ministre Salvini et la catholique contre-attaque en pontifiant sur les « sept œuvres de miséricorde corporelle ».
Et pendant que je sirote du lait d’amande et que je marche dans ce « four ventilé » à ciel ouvert, je me rends compte que la problématique des migrants est très compliquée, et que si tout le monde restait un peu plus silencieux, cela ne ferait de mal à personne. Au moins par respect pour les centres d’accueil sur lesquels se déverse la lourde complexité du phénomène.

Et pendant que les migrants menacent de se révolter à chaque retard des fourniture de services et accusent les sœurs de s’approprier leur pocket money (voir la note en fin d’article) que l’État ne distribue plus depuis plusieurs mois, moi j’apprends au petit Ali (âgé d’un an) à faire « tope-là », dans sa chambrette qui jouit d’une climatisation et d’un wifi bien meilleur que celui de chez moi.

Et pendant que la petite Lucy (2 ans) mordille mon rosaire et que sa sœur Emma (9 ans) fait la maman de sa maman-catastrophe, j’aide à distribuer les repas, en espérant satisfaire tout le monde et ainsi éviter de me recevoir le contenu d’une assiette, comme c’est arrivé à la cuisinière deux jours avant.

Et pendant que Samia, à deux heures du matin, se dispute avec l’assistant de garde parce qu’il ne lui permet pas de transformer sa chambre en salon de coiffure, Christine, belle et séropositive, marchande son corps dans le village, en rêvant d’oublier son mal.

« L’été ça ne vaut pas le coup ! – chante la radio – c’est la faute du vin, c’est la faute de la mer ! ». Cette mer qui depuis des siècles charme et te pousse à naviguer (hier en Amérique, aujourd’hui en Europe), à remettre ta dignité entre les mains de ceux qui te promettent de la multiplier au centuple à l’arrivée. Et quand ce centuple est violé, alors sort une rage et une douleur silencieuse, dirigée vers ces « blancs » imposteurs, qui t’ont installé dans un bâtiment réglementé en béton, pour éviter que tu finisses dans le circuit de la traite géré par tes propres compatriotes. Ils t’ont promis l’Eden mais en réalité ils travaillent à ton service, en attendant eux aussi depuis des mois leur salaire.

Quand il est dur d’accepter une situation, on la repousse. Mais quand on l’accepte, alors s’ouvre un espace pour se reconstruire. Et au Cénacle Dominicain j’en ai vu des vies reconstruites !

Et quand tombe le crépuscule et apporte un peu de fraîcheur et apaise les attentes frustrées, voilà que monte de la terre une douceur tranquille ; le blanc et le noir s’atténuent ; la pénombre de la cour offre une lueur idéale pour favoriser les rencontres.

C’est à ce moment que les jeunes filles italiennes jouent avec les enfants africains et rappellent aux adultes que l’arc-en-ciel est multicolore. Le jeu est toujours le même : ils jouent à « la famille heureuse », eux, que le tribunal a séparés de leur propre famille pour les confier à la communauté du Cénacle. Pourquoi ? Parce que dans leurs familles ils ont souffert d’abus sexuels, de la pauvreté, de l’incapacité des parents à les éduquer, à cause de maladies psychiatriques, ou d’alcoolisme chronique, ou de d’autres addictions, ou ils ont été abandonnés. Certaines restent quelques mois, le temps que les services sociaux réussissent à faire repartir la famille ; d’autres plusieurs années, d’autres encore jusqu’à ce qu’elles puissent être adoptées ou jusqu’à leur majorité.

Elles m’accueillent avec simplicité… mais pas toutes !
« Si tu viens me chercher, juste un été ça ne vaut pas le coup… » : elles la chantent sans arrêt, chaque minute, chaque seconde, à l’infini ; le volume de l’autoradio est tel que les fenêtres du minibus en tremblent. Et c’est moi qui suis au volant du minibus. « Je ne vais pas y arriver ! », me dis-je.

Et je n’y arriverai pas. Tant que je ne la chanterai pas moi aussi avec elles, comme elles… à tue-tête. Alors même les Monts Iblei, avec leurs ravins karstiques et les haut-plateaux semi-désertiques, commenceront à nous sourire et les laurier-roses colorés nous dessineront la route qui conduit à la mer. Et tandis que j’enseigne à l’une à nager sous l’eau, à une autre à flotter, à une troisième à plonger, je pense intérieurement : « Seigneur, je suis peut-être en train de rêver ? Avais-tu préparé ça aussi pour moi ? ».

Elles m’accueillent avec simplicité… mais pas toutes !
Il y a elle, 13 ans… Elle avec des yeux neutres, very cool ; elle est méfiante, elle ; elle est coriace. Elle ne s’arrête pas en superficie ! J’ai tout essayé pour l’atteindre. Elle est fâchée contre le monde entier elle, et elle a de bonnes raisons. Enfin je trouve la bonne clef, celle qui me permet d’ouvrir la porte. Comment ? Incroyable mais vrai, mais c’est grâce à un bouton !

Personne n’imaginerait combien un bouton peut être puissant ! Il était apparu sur mon front et elle, qui avait déjà du mal à me supporter, laissa entendre que mon mal était sans espoir, comme ma vie. Mais après quelques jours mon bouton a disparu et peu après c’est elle qui en eu un, sur la joue ; un de ces boutons rouges et agaçants, un de ceux qui, plus tu essayes de les faire disparaître, plus ils redoublent de diamètre. Elle aurait voulu s’enfoncer sous terre et je pensai que c’était une bonne idée de la tourmenter psychologiquement, en vantant la grandeur de son éruption cutanée. Deux solutions : me tuer ou m’accueillir. Elle choisit la seconde.

« Tu mets le coeur seulement sur Instagram et Twitter. Et tu brises mon cœur en mille pixel ». Eh oui, Fred De Palma a un peu raison : combien de fois inondons-nous les réseaux sociaux d’émoticônes et ne vivons-nous pas l’émotion que l’on a postée. Et alors que j’essaye de recoller mes mille pixels, l’aventure sicilienne touche lentement à sa fin.

Dernière nuit de mon séjour, il est déjà très tard, mais il y a toujours quelqu’un d’éveillé au Cénacle Dominicain. J’erre sur la pointe des pieds dans les bâtiments d’accueil des mineures, pour saluer les éducatrices de garde. Les portes des petites chambres sont entre-ouvertes et la chaleur éloigne le sommeil. Elle me voit passer et d’un signe de la main m’invite à entrer. Je m’assois près d’elle. Peu de paroles, chuchotements, pour ne pas déranger. Et une dernière question : « Mais tu es vraiment une religieuse ? ». Je me le demande moi aussi et puis je lui réponds : « Jamais autant qu’en ce moment ! ».

« L’été ça ne vaut pas le coup ! » dit Fred, cela ne vaut pas le coup de tomber amoureux, cela ne vaut pas le coup de s’engager avec le cœur.
Et pourtant, Fred, tes comptes ne sont pas bons : pour moi cet été a plus que valu le coup !

Sœur FEDERICA CASABURI, OP
Congrégation Romaine de Saint Dominique
Province Italo-Suisse

Mes chaleureux remerciements vont
à ma Prieure générale, ma Prieure Provinciale et ma Formatrice,
à la Prieure Générale, à la Prieure Locale et à la communauté du Cénacle Dominicain de Solarino (SR),
qui ont rendu possible cette expérience.

Pocket money : On estime qu’en moyenne un migrant placé dans un centres d’accueil implique un coût quotidien de 35,00 € pour l’État italien. Cette somme est périodiquement versée aux centres d’accueil pour couvrir toutes les dépenses (nourriture, logement, entretien, salaire du personnel…) et pour le pocket money. Le pocket money est une indemnité journalière, une sorte d’argent de poche quotidien, de 2,50 €, que le centre d’accueil donne directement au migrant, pour l’aider à se familiariser avec la monnaie européenne et se responsabiliser par rapport à l’argent.

Document(s)

esperienza_al_cenacolo_domenicano.pdf (375.1 ko)

 20 septembre 2018