Cinéma : « Green Book : sur les routes du Sud » par Peter Farrelly

Publié le : 11 mars

Par Sr Hélène Feisthammel

En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un « videur » italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le « Green Book » pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité.

Dans un pays où le mouvement des droits civiques commence à se faire entendre, les deux hommes vont être confrontés au pire de l’âme humaine, dont ils se guérissent grâce à leur générosité et leur humour. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir enfin leur humanité commune.

Porté par l’oscarisé Mahershala Ali (Shirley) et le toujours excellent Viggo Mortensen (Lip), « Green Book » assume avec modestie son statut de joli film conventionnel sur la forme, qui mène sa barque sans tromper personne sur la marchandise, racontant une histoire touchante en s’appuyant sur la force de l’interprétation de ses deux comédiens absolument éblouissants de conviction.

Globalement assez consensuel et manquant peut-être d’un niveau de lecture supplémentaire pour accroître sa profondeur et l’aider à dépasser les clichés narratifs qui servent de véhicule à son récit, « Green Book » parvient à cueillir et à dépasser sa formulation un peu sage, sur-tout quand il essaie de contourner son regard anglé pour contrer tout manichéisme et repenser la notion de racisme, au lieu de s’enfermer dans une représentation trop binaire.

Le film de Peter Farrely s’applique à montrer qu’il existe plusieurs formes de racisme, toutes adossées à des préjugés ridicules. Que l’on soit noir, juif, indien ou blanc, le racisme peut toucher tout le monde quand il est l’expression de gens qui se croient supérieurs aux autres (ici l’italien regarde de haut le noir, le blanc regarde de haut l’italien et le noir, et ainsi de suite). Mais mieux que l’agressivité d’une réaction violente qui ne mènerait à rien, la dignité dans la résistance est sûrement la plus belle marque de résilience. En creux, c’est ce que tend à montrer « Green Book », film profondément humaniste qui baigne dans l’émotion tout en se ménageant quelques petites notes d’humour pour rendre le voyage plus agréable au-delà du sérieux du propos.

Dans l’esprit d’exercices façonnés pour être simples et intelligibles (on pense souvent à « La couleur des sentiments »), « Green Book » est efficace dans sa mécanique de feel good movie à sujet dramatique, et si l’on peut y voir un film élaboré sur une enfilade de motifs caricaturaux (le noir riche, éduqué mais triste vs le blanc, peu cultivé mais joyeux et honnête, ou encore le Nord très progressiste vs le Sud très rétrograde), le fait qu’il s’agisse d’une histoire vraie et vécue désarme l’argument de la critique trop expéditive et facile. Rangé derrière une mise en scène factuelle qui laisse avant tout son beau récit articulé sur le ressort classique de la rencontre entre deux personnes que tout oppose mais qui vont finir par s’apprécier, Peter Farrelly déroule son film sans chercher à faire autre chose qu’une fable positive sur la lutte pour les droits civiques dénuée de réelles aspérités et nuances. La limite d’un film qui reste néanmoins plaisant et touchant. A voir !

Sortie en salles le mercredi 23 janvier 2019.