Les saints que nous pouvons rencontrer

Publié le : 16 avril

Article de Sr Catherine Aubin, parue dans l’Osservatore Romano, suite à la publication de l’exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, du pape François.

J’ai lu quelque part : « Dieu existe, je l’ai rencontré ! » Ça alors ! Ça m’étonne ! Que Dieu existe, la question ne se pose pas ! Mais que quelqu’un l’ait rencontré avant moi, voilà qui me surprend ! Parce que j’ai eu le privilège de rencontrer Dieu juste à un moment où je doutais de lui ! Dans un petit village de Lozère abandonné des hommes. Et en passant devant la vieille église, je suis rentré… Et, là, ébloui… par une lumière intense… insoutenable ! C’était Dieu… Dieu en personne, Dieu qui priait ! Je me suis dit : « Qui prie-t-il ? Il ne se prie pas lui-même ? » Non ! Il priait l’homme ! Il me priait moi !
Il disait : Ô homme ! Si tu existes, un signe de toi !
J’ai dit : Mon Dieu, je suis là !
Il dit : Miracle ! Une humaine apparition !
Je lui ai dit : Mais mon Dieu… comment pouvez-vous douter de l’existence de l’homme, puisque c’est vous qui l’avez créé ? Il m’a dit : Oui… mais il y a si longtemps que je n’en ai pas vu dans mon église… que je me demandais si ce n’étais pas une vue de l’esprit ! Je lui ai dit : Vous voilà rassuré, Mon Dieu ! Il m’a dit : Oui ! Je vais pouvoir leur dire là-haut : « L’homme existe, je l’ai rencontré ! »

La dernière exhortation apostolique du Pape François nous incite à paraphraser ou à compléter ce grand humoriste français, en ajoutant à sa suite : Un homme, un saint homme, ça existe, je l’ai rencontré ! La lecture du dernier document Gaudete et Exsultate nous donne des éclairages sur ce qui fait la sainteté de telle ou telle personne, homme ou femme. Cependant, rien ne remplace le contact direct avec un témoin, un missionnaire, ou une humble et joyeuse personne. Qu’elle soit mariée, célibataire, divorcée, handicapée, veuve, remariée, homosexuelle, financière ou sans domicile fixe, ou encore victime d’abus. Comment se manifeste leur sainteté spécifique et unique ? Elle court, elle se dilate et se répand dans leurs âmes simples et anéanties . Comme si, à chaque instant, leurs vies étaient inspirées et inspirantes, comme si leurs décisions étaient toujours prises en fonction d’un Autre ou des autres, comme si ils étaient possédés par l’humilité, la joie, la compassion, la miséricorde et que plus rien d’autre n’avait d’importance.

Ces saints ignorés, inaperçus, et presque invisibles vivent avec bonheur et force intérieure, une béatitude, leur propre béatitude qu’ils n’ont pas forcément choisie mais qui s’est imposé à eux par la force de leur vie. Par exemple cette mère de famille que je connais, veuve depuis quelques mois, mère de sept enfants, grand mère d’une vingtaine de petits enfants et arrière grand-mère d’arrières petits enfants qui, désormais ne se comptent plus. Sa béatitude est simple : « Bienheureux celui qui, comme le père de l’enfant prodigue sait attendre, veiller et prier, et courir pour embrasser celui qui revient penaud, piteux et confus ». Je l’ai vu agir ainsi envers chacun. Ne sort de sa bouche aucune parole malveillante, mais des mots de gratitude, de compréhension, d’excuse et d’ouverture. Il n’y a de sa part aucun jugement mais le choix refait chaque jour de chercher à comprendre telle situation négative ou destructrice. Sa maison perdue dans la campagne champenoise, est ouverte dans tous les sens du terme. Elle ne ferme pas à clé sa porte ni celle de son cœur. Pour avoir vécu avec eux plusieurs jours, j’ai pu partager ce moment tout simple du matin : ensemble nous lisions les textes de la messe du jour simplement sans commentaire, puis une dizaine de chapelet entrecoupée de prénoms de personnes en difficulté proches ou éloignées, là aussi sans commentaire. Le secret de sa sainteté est là, dans cette recherche continuelle et quotidienne de cohérence entre ce qui était annoncée le matin dans la Parole et le vécu de la journée. Rien de compliqué, mais une simplicité joyeuse toujours en cours d’ajustement et d’ouverture.

L’autre témoin qui me donne envie de marcher dans cette sainteté, est une religieuse âgée, dont la béatitude s’est inscrite dans tous les pores de son cœur, de son corps et de son regard. Sa béatitude est celle-ci : « Bienheureux les prostituées et les publicains car ils nous précèderont dans le Royaume des cieux . » De nouveau, rien d’extérieur ne la distingue des autres : cette dimension de miséricorde et de compassion, elle la manifeste par des attitudes et des gestes presque invisibles et empreints de grande douceur. Jamais elle n’enferme l’une ou l’autre dans un jugement, une accusation ou une décision arrêtée. Tous les jours son regard voit au-delà des apparences, comme si ses yeux étaient devenus ceux du Christ sur la Croix lorsqu’il dit au larron : « Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis ». Dans sa vie, cette femme a eu de nombreuses responsabilités et, toujours elle est allée au-devant des situations ou des personnes difficiles, tendant la main, risquant sa réputation et obtenant souvent et presque toujours de faire gagner la charité (ou le paradis…).

C’est avec Jean Vanier que je souhaiterais conclure. Voici un homme qui aurait pu devenir politicien, philosophe ou encore professeur éminent d’université. La béatitude qu’il me donne à voir à travers son engagement est celle-ci : « Bienheureux celui qui reçoit l’Esprit-Saint et qui se laisse envoyé. » Jean Vanier c’est la douceur, la joie profonde, l’écoute, l’engagement sans fanfaronnade auprès des plus petits, c’est l’humour, c’est l’intelligence profonde des situations, c’est l’audace inspirée qui a inspiré tant et tant de personnes auprès de plus démunis. Chez lui, rien d’ostentatoire, pas de leçon de morale, ni de grands discours, mais des gestes et des paroles qui viennent d’un cœur habité par la Force de l’Esprit Saint, et des attitudes qui auraient pu paraître presque ridicule aux yeux du monde, mais qui sont devenus prophétiques pour l’humanité toute entière.

Dans la dernière exhortation apostolique on peut lire ceci : « Tout saint et tout homme est une mission » ; il est aussi un missionnaire. En effet une mission sans missionnaire risque d’être un cuivre qui résonne. Ce qui rend le missionnaire « attractif » c’est la béatitude, le visage, le regard ou une parole du Christ qu’il incarne jusqu’au bout, quotidiennement, sans faire de bruit et joyeusement. Quand nous avons la chance de rencontrer un ou une de ces femmes ou de ces hommes, ils produisent en nous une sorte de tremblement de terre ou de cœur. En effet ils nous travaillent et nous remuent, ils nous fascinent et nous attirent, ils nous illuminent et nous bouleversent. C’est alors que nous est donné de vivre un désarroi salutaire : « Il n’y a qu’une seule tristesse : celle de ne pas être saint ».

Sr Catherine Aubin

Paru dans l’Osservatore romano du 4 avril 2018, en italien : http://www.osservatoreromano.va/it/news/i-santi-che-si-possono-incontrare